CLAVELBIO

© Olivia Clavel
"Contrairement aux règles du genre, Clavel offrira à la BD un style de dessin préservé de tout systématisme. De ce point de vue, elle invente l’anti-BD. La médiumnité du premier surréalisme au service du sérial. Art aussi de la désinvolture qui aura le bon goût de ne jamais se proposer ni même se penser en tant qu’un concept."
Clavel et l'esprit Bazooca…
La biographie artistique d’Olivia Clavel pourrait commencer en 1973, lorsqu’elle publie sa première bande dessinée dans un journal d'architecture… ou en 74, lorsque le magazine Actuel lui commande à son tour une BD. Mais pour beaucoup, cette année là, c’est par la co-fondation de « Bazooka » qu’elle entre armée dans la grande histoire de l’art.
En 1974, Picasso est mort, les 30 glorieuses sont achevées, 68 digéré, le vieux monde a tenu bon. Dans tous les camps les positions se raidissent. La violence radicalisée s’exerce sur fond de crise. Olivia est étudiante à l’École des Beaux-arts de Paris, elle fréquente un groupe d’élèves agités de l’atelier "Art et communication" avec lesquels, comme chaque génération d’artistes qui se respecte, elle partage le besoin de renouveau voire d’insurrection esthétique.
Premier coup d’éclat, coup d’état pourrait-on dire, les jeunes beaux-artiens décident de conjuguer leurs talents au sein d’un collectif. Manifestant dès l’origine l’agressivité et l’esprit commando qui va les caractériser, ils adoptent le doux nom de « Bazooka ».
Durant ses cinq années de pleine existence, de 1975 à 1980, le collectif "Bazooka Production" – Olivia Clavel, Kiki Picasso, Loulou Picasso, Lulu Larsen, Bernard Vidal, Jean Rouzaud (exclu en 76), puis Ti5dur et Dominique Fury,… – sera pour le moins hyperactif.
La production artistique du groupe qui, durant ses années d’effervescence, bouscula sans vergogne les conventions esthétiques est unanimement considérée comme le point de départ de l’ "undergraphisme" français, l’invention d’une nouvelle modernité.
Certes, la mouvance contre-culturel fondant cette modernité avait déjà un long passé dont naturellement Bazooka fut nourri. Le détournement d’images dont on sait qu’il fut l’un de ses procédés favoris avait, depuis Dada, de nombreux précurseurs – les plus proches dans l’époque étant les situationnistes. Encore faut-il remarquer que si les "situs" se servaient d’images populaires de facture assez neutre (d’inoffensives BD) pour diffuser leur discours, les Bazookas, comme à l’inverse, utiliseront les images mêmes de la propagande pour populariser leur art. Par ailleurs, si les situs choisirent d’œuvrer dans une relative clandestinité (leur énorme emprise sur le discours poético-politique de 68 reste de ce fait méconnue), les Bazookas montrèrent une incroyable aptitude à mener leur propagande-art au grand jour.
Car, outre la frappante nouveauté de son univers graphique, la singularité de Bazooka réside dans la réussite flagrante de sa stratégie d’investissement de l’espace publique.
Le collectif sut en effet se donner d’emblée les moyens de sortir de la création subversive souterraine sans brimer d’aucune manière son inspiration et sa radicalité. Bazooka s’autorisa toutes les audaces et agitations sans rencontrer l’opposition à laquelle il y avait lieu de s’attendre. Pour qui connaît l’histoire des avant-gardes, le cas a quelque chose d’unique.
Et donc, investissant les médias et supports offrant le plus de visibilité (journaux, revues, génériques télé, pochettes de disques,…), Bazooka livrera ses images iconoclastes à un public beaucoup plus étendu que celui de ses prédécesseurs.
Ainsi dans notre imaginaire, l’esthétique Bazooka fournit-elle une toile de fond, un look, l’un des visages de son époque. Epoque allant de la "punkitude" marquant la fin des 70’ à la new wave et à la jeunesse "branchée" des années 80.
Au cours des années 1977-78 (années inaugurales de l’ère punk – dans laquelle Bazooka, l’ayant préfigurée, pouvait s’inscrire tout naturellement), les membres du collectif produisirent un travail d’illustration aussi dévastateur que mémorable dans les pages du journal Libération.
En 77, six mois durant, ils interviennent quotidiennement, directement "sur le marbre", insérant textes et images (collages, photomontages, "cut-up") sans aucun contrôle. Car Bazooka entend imposer son concept de "dictature graphique" au quotidien "Libé" : ils noyautent, caviardent, dynamitent la maquette du journal et, en regard de l'actualité qu’ils ont pour mission d’agrémenter, impriment leurs représentations décalées et profanatrices. Ingérable, cet entrisme politiquement très incorrect provoque stupeurs et étranglements tant au sein du lectorat qu'au sein d’une partie de la rédaction.
En 1978, afin de recouvrer la maîtrise de ses pages, Libé leur propose une publication sous la forme d’un cahier mensuel séparé ("Un Regard Moderne") où les Bazookas approfondissent leur travail de construction / déconstruction d'images… et de provocation.
Face aux réactions toujours ulcérées d’une part de ses lecteurs ainsi qu’à des poursuites en justice, les facultés de tolérance de la rédaction sont excédées : l’expérience se termine par un renvoi pur et simple du groupe.
Il n’empêche, les innombrables trouvailles et solutions graphiques de cette période, non circonscrite à l’aventure Libé (cf. par exemple, "Les Animaux Malades", série réalisée en 1977-78) auront une influence considérable, toujours actuelle.
Le postmodernisme de la démarche Bazooka, l’inventivité de son imagerie, de ses titrages et habillages fait rapidement des émules, entre autres chez les auteurs de bandes dessinées en quête d’un renouvellement mais également chez de nombreux parodistes. En fait, l’esthétique voire l’esprit Bazooka gagneront, pour ainsi dire, toutes les couches de la création.
Cependant, bien que toujours très actif et assez largement publié dans la presse (Hara-Kiri, Métal Hurlant, Rock & Folk,… et même, à partir de 1979, des réapparitions dans le supplément "Sandwich" de Libération) le collectif décidera de se saborder en 1980.
Cette séparation officielle ne fut jamais une fin véritable, la reconnaissance publique, la critique et aussi l’amitié, continuant bien souvent de les associer. Cela étant, au fil des années, chacun des plasticiens du groupe (Kiki et Loulou restant souvent en duo) poursuivra une œuvre personnelle toujours novatrice.
Car si Bazooka fut un parfait collectif, faisant œuvre commune et fréquemment se croisant sur un même support, le style de chaque membre demeure identifiable.
Kiki et Loulou, par exemple, très proches dans leur réappropriation d’esthétiques désavouées (notamment le réalisme soviétique ou chinois), n’en sont pas moins reconnaissables l’un de l’autre.
Olivia Clavel, pour sa part, est parfaitement inconfondable…
Rappelons tout d’abord que, si l’on excepte le bref passage de Dominique Fury au sein de Bazooka, Olivia en fut LE membre féminin ("Electric Clito", tel que dans les premiers temps, elle choisit de se nommer !)
Ce rôle féminin peut être remarqué comme la première de ses spécificités au sein du groupe. Pour autant, nous nous garderons pour parler de Clavel de recourir au discours instituant qu’il y a un art féminin – art qui pourrait se reconnaître et par tant se réduire (?!) aux seuls attributs de la féminité. Nous préférons postuler que Clavel, la femme et/ou la plasticienne, n’est pas plus réductible à son sexe – en fut-elle la "Matcho Girl" ou le chantre affamé – que réductible à un mouvement artistique ou à un groupe – fut-il l’incontournable Bazooka.
Sa virtuosité lui permit d’intégrer harmonieusement son style dans celui de la communauté Bazooka et même de produire certaines œuvres au graphisme typiquement "bazookien". Pour le reste et pour l’essentiel, Olivia livrait alors un monde n’appartenant qu’à Clavel.
Dans le cadre de l’expérience Bazooka, Clavel fut notamment celle qui devait fournir la contribution la plus déterminante sous les formes de la bande dessinée.
Dans ce domaine, et qu’il s’agisse du dessin ou du texte, la narration clavelienne apportait sa propre révolution.
Tant sur le fond que sur la forme, l’écriture de Clavel scénariste – hâtive, anarchique, fautive, assumée – mériterait à soi-seule une exégèse… Quant à son trait, nerveux, à l’emporte-pièce mais d’une redoutable agilité, de par son inimitabilité même, il influencera toute une génération sans toutefois faire école.
Contrairement aux règles du genre, Clavel offrira à la BD un style de dessin préservé de tout systématisme. De ce point de vue, elle invente l’anti-BD. La médiumnité du premier surréalisme au service du sérial. Art aussi de la désinvolture qui aura le bon goût de ne jamais se proposer ni même se penser en tant qu’un concept.
Les aventures de son personnage le plus célèbre, Télé (inoubliable porteur d’un masque en forme d’écran de télévision, créé dès 1976), sont entre autres choses le journal de l’épopée créative de son auteur. Car pour Clavel, ce "Joe" Télé dont elle parle au féminin – ce double, cet envers ou cet endroit d’Olivia – ne se vit pas comme un personnage mais comme une obsession. Télé se conçoit dans la discontinuité des rêves. Marque de cette habitation, Clavel signera ses œuvres Olivia "Télé" Clavel durant une assez longue période.
Au fil du temps, les épisodes "Télé" surgissent plutôt qu’ils ne s’enchaînent. Télé n’est pas à suivre, il/elle revient imprévisiblement, dans tel magazine ou tel autre, tel dessin ou message privé, tel album, telle réincarnation.

Télé au Royaume des Ombres © Olivia Télé Clavel, Les Humanoïdes associés (1983)

© Olivia Télé Clavel
Exemple troublant des mystérieuses façons dont Télé se manifeste, ces 5 pages dans un numéro hors-série de Métal Hurlant (octobre 79) où Télé fait une apparition qu’on pourrait qualifier de "clandestine". Le magazine a manifestement été réalisé dans une certaine urgence : il n’est pas paginé, le sommaire comporte diverses erreurs… et un oubli de taille : les aventures de Télé n’y sont pas mentionnées. Philippe Manœuvre dans son édito cite un à un tous les participants… sauf Olivia ! Enfin, la BD elle-même n’est signée à aucun endroit… Pour le coup, seul le titre nous renseigne : « Je n'existe pas » (!)
Le grand désordre dans lequel le numéro semble avoir été bouclé nous incite à penser que rien de tout cela ne fut orchestré. Le titre donné ne serait donc qu’un effet des pouvoirs de prémonition pouvant investir Clavel, notamment lorsqu’elle fait appel à Télé (à moins que ce soit Télé qui choisisse d’être invoqué).
A défaut de mots plus terre-à-terre pour décrire ce fascinant rapport entre l’auteur et son personnage, nos spéculations pourront paraître abusives. Notons toutefois que, pour avoir perçu la voyante en la dessinatrice de Télé, nombreux sont ceux qui croient en la "magie Clavel" :
(cf. crepusculedesmoutons.20minutes-blogs.fr) "De nos jours, tous les hommes ont la tête dans un écran, télé, jeux vidéos, ordi facebookés… Elle avait tout prévu. Olivia Clavel, c'est Mademoiselle Soleil."
Par la suite, icône, s’il en fut, d’une '"figuration" totalement "libre" et de fait, insaisissable, Olivia abandonnera peu à peu le serial et l’illustration au profit de la seule peinture.
Les changements de signature étant chez elle l’indication des étapes voire des métamorphoses, Olivia "Télé" Clavel, "romancière graphique", finira par devenir Olivia "No Sport" Clavel, "peintre".
Icône toujours quoique davantage retranchée, Clavel peintre poursuit sa quête idiosyncrasique.
A l’occasion, elle retrouvera le chemin de la création collective en compagnie d’artistes amis tels que Jacques Pyon ou Pascal Doury. Avec ce dernier, outre un certain nombre d’œuvres communes, elle fera deux expositions, la première en 1990, la seconde en 2001. Cette deuxième expo, préparée alors que Doury était déjà gravement malade, aura lieu un mois après sa mort survenue en septembre 2001.
Comme tous ceux qui l’ont connu, Olivia conserve une énorme affection au génial Doury qu’elle avait rencontré du temps de Bazooka. Rappelons que Doury et son compère Bruno Richard avaient créée en 1976 la revue "Elles sont de sortie" ("ESDS"). Par le biais de leur anarchique revue, Doury et Richard formaient à eux deux un groupe d’agitateurs proche en esprit de Bazooka (qu’ils publièrent dans ESDS). Bazooka et ESDS représentèrent sans aucun doute la pointe la plus extrême de cette nouvelle avant-garde qu’on appellera par la suite la "Figuration libre".
Comme elle le fit pour la BD, Clavel utilise tous les codes et moyens de la peinture moderne sans a priori et sans aucune crainte de ressembler à qui que ce soit d’autre. Libre de tout calcul, elle détient le "pinceau sans maître".
L’urgence de peindre se manifeste dans ses couleurs de plus en plus brûlantes. On l’imagine attaquant ses toiles comme on allume des incendies. Et selon ses états d’âme, les formes embrasées par les couleurs se tordent de douleur ou de rire.
Si la couleur et la matière ont toujours fait partie de sa recherche, Clavel les utilise aujourd’hui comme les mots purs et ultimes de sa narration.
Cependant, la romancière (autobio)graphique se pose encore et toujours un peu là : les mots écrits (à commencer par cette signature, voyante, vivante, ouvragée) reviennent quand il le faut corroborer l’image…
Enfin, Télé en personne, en véritable héro qu’il est, réapparait aussi de temps à autre dans les peintures de Clavel.
Cela étant, quand je lui propose (pour nos BD-estampes) de faire revenir Télé, Olivia "No Sport" refuse d'y songer. L’histoire, quelque part, à un moment qu’elle seule connaît, serait donc achevée…
Et quand à la plus infime occasion, je reviens à la charge (ah, bien timidement mais non sans une certaine rouerie : et si Télé, lui, m’entendait ?), elle persiste à ne pas envisager la question.
Néanmoins, comme pour me consoler, Olivia – qui, mieux que quiconque, sait la cohérence de son œuvre – me concède : « …mais c’est toujours Télé. »
Après tout, c’est forcément vrai…
… Et nous imaginons cette autre signature : Olivia "c’est toujours" Clavel !
QUELQUES EXPOSITIONS :
- "Acid Eiffel" (avec Blanquet, Captain Cavern, Doury, Kiki Picasso, La Gautrière ; Lulu Larsen, Muzo, Placid, Quarez) – Galerie Christian Desbois, Paris (avril-mai 1999)
- "Miss-Tic & Olivia Clavel" – Galerie Saint-François, Corbigny (août-septembre 2003)
- "Nature inquiétante" (avec notamment, Topor, Gebe, Willem, Peellaert, Doury, Lulu Larsen, Loulou Picasso, Kiki Picasso, Placid, Muzo, Pyon, Captain Cavern, Killoffer, Blanquet, Mattt Konture, Joko, Van Der Linden, Faucompre,…) – La Galerie Végétale (mars-avril 2008)
- "Peintures sentimentales" – Galerie Les Singuliers, Paris (mai-septembre 2009)
- "Bazooka exp(l)ose à Estienne" – École Estienne, Paris (juin-juillet 2010)
- "Olivia No Sport Clavel" – Galerie R9, St-Sauveur en Puisaye (juin-août 2010)

